Tomás García-Azcárate |
jeudi 04 février 2010 |
« Les agriculteurs doivent savoir gérer les marées »
Économiste, fonctionnaire européen chargé de la coordination des analyses économiques à court terme au sein de la DG Agri, Tomás García-Azcárate présente aux Marchés des pistes pour reconstruire une politique agricole et gérer la crise actuelle.
LM : La surchauffe du marché des céréales puis sa brusque plongée ont fait naître des récriminations sur l’ensemble de la planète quant à la gestion des marchés agricoles. Comment voyez-vous, de Bruxelles, cette question ?
Tomás García-Azcárate : Nous vivons aujourd’hui une Crise, à écrire avec majuscule, certes, mais la volatilité des prix ne m’inquiète pas. Les dépenses purement alimentaires ne représentent en moyenne que 17 % de la consommation des ménages, on ne peut pas alors s’inquiéter excessivement chez nous de l’augmentation des prix agricoles. Pour utiliser une image, je dirais que la volatilité des prix est aux agriculteurs ce que les marées sont aux marins, ils savent les gérer. Le problème, ce ne sont pas les marées, ce sont les tsunamis. Là, et uniquement là, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer. Les producteurs doivent pouvoir faire face aux marées. Or, ils sont empêchés de le faire parce que les filières sont déséquilibrées, notamment entre les producteurs et les distributeurs. Aujourd'hui, on observe des filières alimentaires qui, au lieu de créer de la valeur ajoutée… la détruisent. Et les pertes les plus lourdes s'accumulent sur le maillon le plus faible de la chaîne, les producteurs agricoles.
LM : Comment sortir de ce jeu « un peu fou » que vous décrivez ?
T. G.-A. : Les chantiers sont encore nombreux : Quels rôles vont jouer les aides publiques à l'avenir pour rémunérer la production de biens publics ou les surcoûts imposés par notre réglementation ? Il faut entamer un travail de reconstruction du lien entre les citadins (les habitants des cités) et les agriculteurs, par le biais des produits de qualité, de circuits courts, d'activité pédagogique, du soutien à l'agriculture périurbaine, des produits bio… Il faut construire quelque chose de nouveau à partir de stratégies communes. Il n'y a pas de solution unique valable pour tous les cas, pour toutes les filières, pour tous les États membres. Les interprofessions peuvent aussi apporter une partie des réponses, à condition que la répartition des pouvoirs y soit équilibrée. Aujourd’hui, elles fonctionnent en tant que lieu de rencontres des différents acteurs. Mais lorsqu’on leur demande d’être juge et partie, elles sont beaucoup plus conflictuelles. Une autre réponse, utile dans certains cas, pourrait être celle des fruits et légumes, en tout ou en partie : interprofessions, organisations de producteurs, associations d'organisations de producteurs, programmes opérationnels… La contractualisation, aussi bien sous la forme de contrats-types négociés que de négociations collectives, pourrait aussi contribuer à apporter des solutions, même si elles impliquent un approfondissement ici aussi du lien entre politique agricole et droit de la concurrence.
LM : La crise du lait met en exergue les difficultés posées par les évolutions de la Pac…
T. G.-A. : La suppression de quotas laitiers a été votée à l’unanimité des 27 ministres de l’Agriculture européens, et quand on accepte un tel projet, il est nécessaire d’assumer la responsabilité de la proposition. Cela ne sert à rien d’en accuser les fonctionnaires de Bruxelles. Parlons clair, les quotas sont incompatibles avec le modèle agricole et économique que nous nous sommes donné. Mais il faut avoir le courage et l'imagination de trouver des nouvelles solutions aux nouveaux problèmes et pas de ressortir de l'armoire les spectres du passé. Soit nous sommes capables de reconstruire une politique agricole commune en imaginant quelque chose de nouveau et alors il en sera tenu compte lors de la prochaine discussion budgétaire, soit nous continuons à défendre la Pac telle qu’elle existe et alors le prochain budget sera un massacre. Il faut faire appel à la responsabilité de chacun des acteurs.
LM : La situation en Europe est une chose, mais la hausse des prix n’a-t-elle pas surtout touché les pays du Sud ?
T. G.-A. : La volatilité des prix peut-être bénéfique, lorsque les cours sont hauts. Elle profite aux producteurs de l’Union européenne, mais aussi aux producteurs des pays en voie de développement qui ont eu des prix permettant leur développement et celui de leurs productions. Récemment, le marché a puni les spéculateurs. Le problème, ce sont les conséquences de cette hausse que nous avons connue sur l’alimentation dans certains pays du monde. La question, à l’échelle mondiale, se pose de savoir ce que nous pouvons faire pour les « damnés de la faim », dans les pays tiers et chez nous. L’Europe a une responsabilité collective en la matière. Nous devons contribuer à gérer cette instabilité parce que nous ne sommes pas irresponsables – comme les États-Unis – vis-à-vis des pays en voie de développement. Personnellement, je plaide pour la constitution de stocks mondiaux qui seraient gérés par une institution des Nations Unies avec une contribution importante de l’Union européenne (10 ou 15 millions de tonnes de céréales par exemple). Les pays en difficultés pourraient y avoir accès suivant des critères précis. Mais il nous faut également prendre en compte la frange de la population européenne qui rencontre des problèmes d’accès à une alimentation équilibrée.
LM : Les négociations à l’OMC sont souvent montrées du doigt comme l’un des facteurs d’aggravation des crises…
T. G.-A. : Cette question sous-tend une bonne partie des difficultés des négociations de l’OMC. Les pays en voie de développement ont certainement besoin d’une marge de manœuvre supplémentaire, pour autant qu’ils ne soient pas exportateurs d’agriculture vivrière. On pourrait prévoir une clause de sauvegarde pour les pays déficitaires en alimentation afin qu’ils puissent recourir à la protection aux frontières, mais pour cela il faudra aussi que les gouvernements de ces pays en expriment la volonté, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.
Propos recueillis par Yann Kerveno