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jeudi 06 janvier 2011 |
Le Réunionnais Sapmer parie sur la valorisation du thon
L’armateur réunionnais, filiale de Jaccar, a investi 93 millions d’euros en quatre ans pour développer la transformation du thon albacore et listao. Sapmer, deuxième armateur français, a armé trois navires et étend son activité de transformation à Port-Louis, à l’île Maurice.
Une entreprise agroalimentaire française qui entre en Bourse, investit des dizaines de millions d’euros dans les armements de pêche et construit des usines de transformation du poisson : le phénomène n’est pas si courant. C’est pourtant ce qu’a fait depuis 2007 le Réunionnais Sapmer, le deuxième armateur français. Le 16 décembre dernier, en présence d’officiels mauriciens et français, la société dirigée par un ancien de l’industrie pétrolière, Yannick Lauri, a fêté en grande pompe le départ pour sa première campagne de pêche du Bernica, le troisième thonier senneur lancé par l’entreprise en moins de 15 mois dans l’océan Indien.
Le pari de la Sapmer, jusque-là spécialisée dans la pêche à la langouste, le grenadier, la raie et la légine dans les eaux des terres Australes et Antarctiques françaises (TAAF), c’est de vendre cher, en longes et en portions, un produit mal valorisé par la commercialisation en conserve : le thon. Elle mise pour cela sur une flotte de bateaux-usines modernes, sur un process haut de gamme (la congélation à sec à - 40° C et une découpe et une commercialisation sans décongélation) ainsi que sur la vogue de la consommation du poisson cru ou en steak, un marché estimé à 2,4 milliards d’euros.
De la légine au thon
La société connaît un nouvel essor depuis 2005 et sa reprise en main par Jaccar SAS, la société holding de Jacques d’Armand de Châteauvieux et de sa famille, le premier actionnaire du groupe Bourbon. La décision est prise l’année suivante de développer l’activité thonière et de viser, via la valorisation du thon, un chiffre d’affaires de 70 millions d’euros d’ici 2012 (38 à 40 millions prévus en 2010) et une rentabilité de l’ordre de 10 %. Elle s’en est donné les moyens, en investissant 93 millions d’euros en quatre ans. Ce plan de développement, aujourd’hui en cours d’achèvement, aura vu le lancement des trois thoniers et la création de Mer des Mascareignes, une société constituée à 50-50 avec une entreprise mauricienne, Seafood Hub Ltd. Celle-ci exploite une usine de transformation du poisson inaugurée en 2008 à Port Louis, au nord de l’île Maurice, et dont l’activité croît à mesure du lancement des thoniers de la Sapmer. L’usine Mer des Mascareignes a traité 950 tonnes de poisson au premier semestre 2010 contre 914 sur l’ensemble de l’année 2009.
La croissance de la Sapmer est en phase avec ses objectifs, a tenu à préciser son directeur général, Yannick Lauri, lors d’une conférence de presse notamment destinée à rassurer les actionnaires de la société, cotée sur Alternext depuis le 8 juillet 2009. Les capacités de capture de thon, de 6 000 tonnes en 2010, seront portées à 20 000 tonnes avec l’exploitation à plein des deux nouveaux navires. Le défi de l’entreprise est de faire progresser la transformation en produits finis. « Aujourd’hui la typologie de ventes, c’est 85 % en produits bruts et seulement 15 % en transformés. Nous souhaitons porter la part des produits transformés à 45 %, contre 55 % en bruts », a précisé Yannick Lauri.
Une deuxième usine fin 2011
Pour soutenir cette croissance, la société a procédé à de nouveaux investissements. Elle a contracté un partenariat avec un autre opérateur local, FDM (Freeport Mauritius Development) pour la mise à disposition, début 2011, de 2 000 m2 de capacités logistiques et de stockage à -40° C sur le port. C’est sans doute à côté de ces entrepôts que devrait voir le jour une deuxième usine, dont Yannick Lauri a annoncé le démarrage pour octobre ou novembre 2011. Le projet est de séparer l’activité en deux avec un triage des poissons dans ces nouveaux entrepôts et leur découpe primaire dans l’usine qui y serait attenante. Les produits destinés à la seconde transformation seraient expédiés vers l’actuelle usine Mer des Mascareignes, située à quelques minutes de là.
La valorisation des coproduits
La réussite du projet est conditionnée par la faculté de l’entreprise à valoriser au mieux les longes de thon albacore et listao, les deux espèces principalement pêchées par la Sapmer. Les débouchés existent, notamment au Japon, où les acheteurs sont prêts à payer le prix fort pour du thon de qualité destiné au sashimi (poisson cru) et au katsuobushi (poisson séché et fumé). Comme la demande chinoise est également en forte croissance, l’entreprise a des projets de développement au Vietnam, plus près de ses bassins de consommation.
Sapmer a cependant pour particularité d’avoir diversifié sa clientèle (voir graphique) sur les marchés du surgelé en Europe, de la restauration hors foyer en France et en Afrique du Sud et de la grande distribution aux États-Unis pour ses steaks et ses longes. Le potentiel de valorisation des déchets et produits dérivés existe aussi. Les parties moins nobles peuvent ainsi être valorisées sous forme de tartare, très prisé au Japon (le negitoro). Les yeux, les œufs, les joues sont consommés en Chine. Les autres coproduits, comme les têtes, peuvent aussi être valorisés en huile, couramment utilisée dans l’industrie des plats préparés.
Le tout est d’éviter le débouché de la conserve, aux mains de quelques industriels internationaux comme Thaï Union Brands « qui font le prix du thon », déplore Yannick Lauri. L’enjeu est de taille. Le prix des découpes congelées à -40° C est de deux à trois fois supérieur à celui du thon destiné à la conserve, actuellement vendu à 90 centimes le kilo. « La conserve n’est pas un métier d’armateur mais d’industriel de la conserve. Nous avons voulu sortir de cette logique en nous inspirant de notre réussite dans la langouste et la légine. C’est pour cela qu’on intrigue », conclut Yannick Lauri.
Bruno Carlhian